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Provence
- Bandol,Terre de rouge qui boit rose
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Bandol,Terre de rouge qui boit rose
 Grand cépage ne saurait mentir : dans les veines de ce vignoble coule le sang d’un roi, le mourvèdre. Inutile de chercher ailleurs, ici il est sacré, en rouge comme en rosé.
Une chaise posée dans le ciel, la Cadière-d’Azur, et un château devenu village, le Castellet : deux vigies gracieuses en vis-à-vis dans la brume marine au balcon du cirque de Bandol, liées par leurs restanques. Ces murets de pierres sèches, assemblés à la main pour retenir le sol et épierrer les terrains, sculptent les marches d’un géant : le mourvèdre. Austère et sans grâce dans sa jeunesse, le raisin oublie avec le temps son mauvais caractère, tandis que les anges dans les caves se penchent sur son berceau de bois. “Le mourvèdre n’est pas un rigolo, il est obscur et impénétrable, plus vibratoire que plaisant…” Il touche encore Agnès Henri, vigneronne pourtant avertie, qui glisse toujours un millésime de la tour-du-bon dans les meilleurs spécimens du moment.
Le mourvèdre serait viril !
Ce sont les femmes qui parlent le mieux du mourvèdre, un moyen pour elles d’apprivoiser sa vigueur. “Ce raisin est un paradoxe, timide et capricieux, toujours là où on ne l’attend pas, il s’ouvre puis se referme sans prévenir” : Claire Michel, du Domaine Dupuy de Lôme, tend l’oreille à la musicalité du raisin. Sombre, anguleux et ferme, il commence comme le Voyage d’hiver de Schubert pour finir sur les Impromptus. La mélodie résonne dans le théâtre superbe de Bandol sur la roche ancestrale. La rumeur enfle et devient clameur : les grands bandols rivalisent avec les crus classés de Bordeaux dès lors que le terroir offre au raisin noir, né à Murviedro en Espagne, un matelas de bons vieux calcaires. Depuis le massif de la Sainte-Beaume jusqu’au bord de l’eau, la vigne familière mire la mer sous le soleil éveillé de la Provence qui finit dans la Méditerranée. Trois mille heures de soleil l’an et certains lopins éclairés du levant au couchant comme au Domaine de La Bégude, perché sur un plateau de 500 hectares à plus de 400 mètres d’altitude. Le raisin n’y grille pourtant pas car l’air marin revigore les grappes éparses laissées sur les pieds de vigne pour la vendange : “un cep, une bouteille”. C’est en bridant les ardeurs de la liane que les vignerons attentionnés mènent leurs raisins au bout et les ramassent à la main. Toute la virtuosité du cépage s’exprime alors dans les rouges qu’il compose au moins pour moitié. Certains vignerons en abusent avec brio, créant des cuvées quasi monocépages. Il faudra alors attendre des lustres pour que ces divins s’affranchissent de leurs tanins et révèlent tout le romanesque du sudiste. Le décret d’appellation impose 18 mois d’élevage, avant que le vigneron ne passe son vin sous les “papilles Caudines” de ses pairs qui adoubent le futur chevalier digne de porter les couleurs du prince provençal.
Le rosé “alléchant”
S’ils font leur miel de leurs rouges, c’est avec les rosés que les producteurs font leur beurre. La vague touristique qui déferle dans le Sud ne leur laisse pas le choix. La demande est forte, le rosé botte en touche et détrône le rouge. Et comme bon terroir ne saurait mentir, les rosés ont à Bandol un supplément d’âme qui les rend uniques. D’ailleurs ils ne sont pas roses, ils sont couleur “bandol”, ne sentent pas les fruits, mais respirent la nature, leur palais n’est pas tendre, il est sauvage. Seuls rosés au monde que l’on boit jeunes ou d’âge mûr… Parfois très mûrs. Souvenirs d’une bouteille de tempier rosé 1978, subtile rémanence de notes iodées, de tabac, d’épices, de pétales séchés, de fruits confits. Si le rouge se fait tout seul, le rosé a besoin d’une technique irréprochable pour obtenir le ton juste et de beaux arômes, obligeant le vigneron funambule à marcher sur un fil tendu entre le pressoir et la cuve. Le courroux de ces Provençaux défendant leur couleur est donc légitime face à l’autorisation européenne de produire des rosés issus d’un coupage de blanc par du rouge. Ces vulgaires blancs tachés de rouges grossiers ressembleront à des rosés sans en avoir la subtilité. L’amateur saura faire la différence, mais le touriste ? A moins qu’une inscription sur l’étiquette n’informe le buveur de la supercherie. Mais l’Europe s’en moque, ignorante du fait que sans son rosé, la Provence convoitée par la pression immobilière ne sauvera pas son paysage…
Karine Valentin
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